Lettre ouverte d’un sénior à son ami recruteur

emploi, chômage, recruteur

Lui…C’est moi

Je vais te dire tu dans cet article. Car nous sommes des amis n’est-ce pas ? Et puis le grand Monsieur Prévert n’écrivait-il pas

« Et ne m’en veux pas si je te tutoie

Je dis tu à tous ceux que j’aime

Même si je ne les ai vus qu’une seule fois

Je dis tu à tous ceux qui s’aiment 

Même si je ne les connais pas »

Il faudra s’entendre sur la signification de l’avant dernier vers, mais plus tard.

Et donc voici la raison de ma missive.

J’ai besoin de comprendre. J’ai tout naturellement pensé que dans ta grande mansuétude tu saurais m’apporter des réponses. Car enfin notre sort, notre vie, notre avenir que dis-je notre avenir, notre destin est entre tes mains. Que tu sois recruteur pour ta propre boîte ou chasseur de têtes jivaro pour de grands comptes.

Je te rassure, je ne suis pas en quête du Saint Graal d’un boulot. J’en ai un et j’y suis bien. Mais chaque fois que j’ouvre LinkedIn je suis horrifié par ce que j’y découvre de souffrances chez ceux qui n’ont pas ma chance et qui, double peine, sont affublés du statut de Sénior.

Regarde-moi bien, là tout en haut de l’article. J’ai 56 ans et un pédigrée plutôt consistant. Est-ce que je te fais l’effet d’un croulant ? Bon OK sur la photo je n’ai pas l’air commode, et en fait je ne le suis pas, c’est exact. Tu vois, je ne triche pas. J’aurais pu faire un belle photo du genre JCDRTVA (lire Jeune Cadre Dynamique Résolument Tourné Vers l’Avenir), mais là c’est vraiment moi et c’est ce que j’ai de mieux à offrir.

Et donc la société entière nous glorifie avec la « silver economy », avec la chance que représente notre pouvoir d’achat pour la société en générale, et pour nos gamins en particulier. On chante les louanges de notre expérience

J’en déduis

que nous, les séniors, sommes l’avenir de la société. Qu’il va falloir nous soigner, pousser nos fauteuils roulants, nous faire voyager aux quatre coins du monde en train, bateau, avion, autobus pour que nous dépensions nos bas de laine, tu sais ceux que nous cachons entre les piles de drap dans la vieille armoire du fond.

Et puis LinkedIn nous bassine à longueur de post sur les vertus supposées de l’échec. Tomber six fois et se relever sept. Très très bien tout ça. Merveilleusement politiquement correcte.

Mais voilà, dans la vraie vie, nous les affreux « baby-boomer-qui-nous-sommes-gavés-pendant-les trente-glorieuses » terme consacré s’il en est. Et bien nous, quand il nous arrive une tuile, nous restons sur le carreau jusqu’à l’âge supposé de la retraite bénie et forcément dorée. Il parait même que l’ami Paul Emploi ne nous oblige même plus à chercher un boulot.

Mais dis moi un peu.

Si nous sombrons dans les affres du chomdu, et de la misère programmée en fin de droit, qui va faire tourner cette somptueuse « Silver economy » ?

Mais bien au-delà de ces bêtes considérations, est-ce que tu crois une seule seconde que j’ai envie d’être à la retraite ? Si tel est le cas tu te mets le doigt dans l’œil. Moi, mon boulot avec ma famille c’est ma vie. C’est là que mon cerveau fonctionne à la vitesse du son, c’est là que chaque jour que Dieu fait je continue d’apprendre un tas de trucs. J’ai débuté dans l’électronique, puis un passage dans la mesure, puis les réseaux, l’automatisme industriel, l’aéronautique, la mousse de polyuréthane, la literie, et maintenant le marketing et un début de Data scientist. Jamais cessé d’apprendre et de consolider ce que je sais déjà. Alors arrêter ? Pour faire quoi ? Lire les œuvres complètes de Proust ou Eugène Sue ? Ça c’est en cours car il me reste les nuits. Et puis au boulot, il y a les vrais gens. Ceux avec qui on travaille, on invente, on se gamelle sur des problèmes et on en solutionne d’autres. On s’engueule, on rigole, on avance ensemble, on s’écoute, on se parle. Ce n’est pas ça la vraie vie ?

Mais voilà.

Mon cher, très cher ami recruteur, quand tu vois venir les vieux croulants que nous sommes, tu dois te dire, il va être malade, il va prendre sa retraite, je ne vais pas pouvoir lui parler comme à mes jeunes et le formater comme j’ai envie qu’il le soit. Il va me coûter cher.

Ben oui, formater, ça va être compliqué, mais au fond n’est-ce pas une chance pour toi ? Une chance pour ton organisation ? De faire venir quelqu’un(e) qui va te challenger ?

Et puis oui il(elle) va être cher(e), sûrement, mais bon, opérationnel(le) en combien de temps ? Tu sais en règle générale, tu n’as pas encore fini de nous expliquer le problème que nous l’avons déjà compris. Tout simplement parce que ton problème, nous l’avons déjà eu, nous avons déjà pris les mêmes portes dans la G..

  • Nous avons déjà cristallisé un pompe Isocyanate,
  • Nous avons déjà loupé une implantation de carte électronique
  • Nous avons déjà traité le problème d’obsolescence des automates Siemens
  • Nous avons déjà ré-implanté une usine sans l’arrêter
  • Nous avons déjà géré une situation de redressement et/ou de liquidation judiciaire
  • Nous avons déjà eu à traiter avec les syndicats

Et si nous ne connaissons pas forcément les solutions, au moins nous avons été payés pour savoir ce qu’il ne faut pas faire. Ça fait gagner beaucoup de temps et d’argent tout ça.

Et puis enfin, nous n’avons plus peur. Et donc avec les gens, nous sommes cools, pas agressifs, du moins pas quand ça ne se justifie pas. Notre management est celui de l’expérience tranquille et rassurante. Nous n’avons plus besoin de grandir. Alors notre seule volonté c’est de faire grandir nos équipes, notre boîte, notre activité. Et ça, en plus d’être jouissif, c’est vraiment le truc que nous savons faire.

Voilà ce que je voulais te dire

Je sais que tu ne répondras pas car tu serais obligé d’afficher la DISCRIMINATION réelle qui s’abat sur nous en raison de notre âge. Et si jamais tu le fais, alors c’est que tu as les 3C du manager et en particulier le dernier.

J’écris cet article en pensant à Margaux Gilquin qui m’a touché par son courage et sa dignité. Mais aussi à tant d’autres qui depuis des mois nous font connaître leur situation.

Je te salue amicalement et te souhaite de prendre du bon côté ce que je viens de te dire. Car au fond nous sommes tous engagés dans la même galère. Sauver une économie qui va mal. Et vraiment ces talents mis aux poubelles de l’ANPE, c’est un gâchis sans nom.

Jean-Christophe VERT

Avec l’aimable autorisation de son auteur : Linkedin

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